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Sandrine Scardigli, la face non cachée

Sandrine Scardigli, la face non cachée

Métiers du livre : édition, écriture, librairie, formation

Instantané d'Athènes, 3 : Panagiotis Evangelidis

Instantané d'Athènes, 3 : Panagiotis Evangelidis, quartier d'Exarchia, mercredi 9 octobre 2013

Flash-back : un soir de septembre 2001
Je sors tout juste du cinéma bondé où j'ai assisté, enchantée, à la première en Grèce d'Amélie Poulain. Comme je flâne pour revenir à la réalité, voici que je rencontre T. Nous nous sommes connus en 1998, du temps de son engagement dans l'AEGEE Athènes, et nous sommes perdus de vue lors de son départ à l'étranger ; ce soir, nous nous retrouvons avec plaisir. Parmi ses compagnons, il y a « Panos », Panagiotis Evangelidis.
Depuis quelques semaines, je réfléchis à une reconversion professionnelle vers la traduction. Panagiotis, lui, cherche un traducteur pour son dernier roman... Jolie coïncidence qui va me permettre de mieux connaître cet artiste aux talents multiples.

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Panagiotis Evangelidis est donc écrivain ; à ce jour, trois de ses romans ont été publiés en Grèce et un quatrième : Sick on a journey, est prévu dans les semaines à venir. Il est également scénariste et a co-signé avec Panos Koutras entre autres le jubilatoire Attaque de la moussaka géante, ainsi que l'histoire poignante de Strella. Amoureux du portrait sous toutes ses formes, que ce soit le roman, la photo ou la vidéo, il s'est également lancé dans le documentaire en 2009 avec Chip and Ovi.
Il me reçoit chez lui, à la veille d'un déplacement à la Nouvelle-Orléans pour présenter They glow in the dark, son dernier documentaire primé cette année au festival de Thessalonique du prix de l'association internationale des critiques de cinéma. Notre discussion se déroule à bâtons rompus, tandis qu'il travaille sur ses ordinateurs, et que je tente de mettre de l'ordre dans tous les sujets que nous abordons, dans le désordre et l'enthousiasme de cette soirée impromptue.
Je lui raconte combien j'ai été bouleversée par ma rencontre précédente, ce qui nous entraîne sur des sujets plus politiques, comme l'Aube dorée bien sûr, mais aussi sur le déferlement de haine homophobe qui s'est abattu sur la France pendant les discussions autour du mariage pour tous.
« J'ai idéalisé la France, pour moi c'est le pays modèle, celui de l'humanisme, des Lumières... C'était une déception inattendue de voir de telles réactions homophobes ! »

Ses projets en cours ? Ses voyages du moment ?
« Si tu étais venue plus tôt, tu aurais pu assister au montage sur lequel je travaille avec … ; il est espagnol, il vit ici, et nous travaillons à un documentaire que j'ai tourné à Barcelone. (…) Après la Nouvelle-Orléans, je pense aller à Chicago pour un autre projet de documentaire. (…) Je voyage souvent aux Etats-Unis : je suis même allé au Gay Festival de San Francisco. Tu y es déjà allée ?
– Non, mais tout ce que j'ai lu ou vu de San Francisco me donne vraiment envie !
– Tu adorerais ! »
Nous sommes assis lui à son bureau, moi sur le canapé ; au-dessus de nous, la belle affiche de They glow in the dark dont il me raconte l'histoire. Ce documentaire a été tourné à la Nouvelle-Orléans, où vivent Michael et Jim. Michael et Panos se sont rencontrés à Athènes ; lorsqu'il est parti aux Etats-Unis, Michael a publié un livre que Panos a beaucoup aimé, l'inspirant pour ce documentaire.

Le cinéma ?
Son acolyte de toujours pour le cinéma : Panos Koutras, travaille actuellement entre Paris et Bruxelles au montage de leur dernier film Xenia. Nous évoquons Strella, et j'apprends que Mina Orfanou, la sublime actrice qui jouait le rôle-titre, continue avec succès sa carrière d'actrice, mais a quelque peu délaissé le chant (à mon grand regret).

La crise ?
« Paradoxalement en ce moment, le cinéma grec me semble en plein boom ! Par exemple à Venise, Abranas a été primé pour Miss Violence. »
J'ai toujours vu Panos se démener pour trouver des financements ; ainsi, avant la crise économique, ce sont les Jeux Olympiques qui avaient vampirisé les subventions dédiées aux projets culturels. Nous n'évoquons pas en détail cet aspect, mais je comprends que lui aussi voit sa situation empirer :
« Depuis trois ou quatre ans, je n'ai pas fait une seule traduction. Là où j'étais obligé d'en refuser auparavant... L'édition va mal, de grandes maisons ont fermé, le centre national du livre a fermé... (…) Le plus gros choc pour moi a été la fermeture de Kauffmann, d'autant que les employés se sont battus jusqu'au bout pour sauver la librairie. On voyait se vider les rayons petit à petit... Pour moi, ça a été vraiment difficile, parce que c'est là que j'allais depuis tout petit pour acheter mes livres étrangers, j'y allais aussi pour cette ambiance tout en bois... Maintenant j'achète quand je voyage ou, si j'ai besoin d'un titre en particulier, je commande sur Am... . »

Le Japon ?
(Panos y a habité pendant plusieurs années ; il parle, écrit, traduit le japonais.)
« J'y étais justement il y a dix jours pour une commande !
-- Tu n'as jamais écrit sur le Japon ?
-- Non, mais il y a trois ou quatre ans, j'ai participé à un séminaire sur le voyage au cours duquel j'ai lu des textes de Basho, un auteur de haïkus et un grand voyageur. Ça avait beaucoup plu... »
Son dernier séjour a réveillé cette envie d'écrire sur le Japon et le voyage, et il me décrit les images que cela a fait naître en lui.

Le théâtre ?
« J'ai un peu écrit pour le théâtre mais je n'ai jamais été joué. Ma dernière pièce est pour le moment un premier jet ; elle se déroule dans un café à Paris (…). Dans ma vie, tout me ramène au théâtre, j'aimerais beaucoup m'y consacrer, mais je manque de temps ! »
Il me parle d'une œuvre d'Ostermeier qui l'a marqué : Un ennemi du peuple, qui contient des extraits d'un ouvrage interdit en France. Je n'ai jamais entendu parler ni du titre en question, ni du groupuscule qui en serait l'auteur, ni de l'interdiction de ce texte en 2007. J'avoue ignorer l'existence de la censure politique en France.
L'heure tourne, les sujets se bousculent, et j'ai du mal à me concentrer sur mes notes... Il est temps pour moi de rentrer et pour lui de terminer ses bagages. Nous nous séparons au bas de son immeuble, dans une des rues piétonnes d'Exarchia.

Il est minuit, mercredi soir ; les terrasses des cafés bruissent de conversations. Les murs sont couverts de graffitis, politiques ou simples signatures avec, ici ou là, de belles œuvres au pochoir ou à la bombe. Ce soir, ce quartier souvent décrit comme le cerveau de l'anarchisme ronronne tranquillement. Arrivée dans la rue Solonos, je hèle un taxi qui me ramène en quelques minutes à Pankrati pour à peine plus de 3€... moins cher qu'il y a dix ans. Il faut bien adapter les prix aux moyens de sa clientèle.

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