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Sandrine Scardigli, la face non cachée

Sandrine Scardigli, la face non cachée

Métiers du livre : édition, écriture, librairie, formation

Instantanés d'Athènes, 2 : un air d'Aube dorée

9 octobre 2013, instantané Athènes 2 : N., quartier de Pankrati

Il est 16 heures, et me voici attablée avec N. à l'une des nombreuses terrasses qui sont apparues dans le quartier depuis mon départ de Grèce en 2003.

« Qu'est-ce que tu te souviens de moi ? » me demande-t-il.
Il a raison, cela pourrait être une bonne base de départ.
« Lors de notre dernière rencontre, tu étais chef d'entreprise, indépendant, et tu vivais avec K. Nous avions l'habitude de parler de politique, d'actualité.
-- Je devais être proche du PASOK à l'époque, alors, non ?
-- Oui, plutôt.
-- Ça a bien changé... »

Ingénieur de formation, son parcours professionnel l'a entraîné d'une affaire de famille (un magasin de textile qu'il a dû fermer suite à une mauvaise gestion du stock et à une trop grande transparence dans ses déclarations fiscales), à la vente comme VRP puis désormais à du travail en indépendant, dans l'informatique. Il a été licencié sans préavis, un vendredi de 2007 par un employeur attentionné qui lui a expliqué l'avoir gardé les derniers mois uniquement pour lui permettre d'avoir droit à l'indemnité de chômage. N. vivait déjà alors sa compagne, dans un appartement qu'ils louaient ; lorsque celle-ci a elle aussi été licenciée, ils ont dû se résoudre à laisser leur appartement pour occuper une des chambres chez les parents de N. Il m'explique que la sœur de K. et son mari ont été les premiers de leur entourage à devoir demander l'hospitalité à leurs parents, faute de pouvoir s'assurer un toit par leurs propres moyens.
Il me parle de la douleur, de cette fierté bafouée, des efforts qu'il a toujours consentis : avant la crise, il avait toujours mis un point d'honneur à effectuer ses déclarations aux impôts, par souci de « ce qu'il convient de faire » ; il m'explique avoir en projet l'ouverture d'un nouveau local, mais avoir peur des difficultés à affronter. Il ajoute que ses charges sociales s'élèvent à 350€ par mois, indépendamment de son chiffre d'affaires ou de son résultat.
Il enchaîne sur le système qu'il faudrait changer, sur les personnes qui devraient être éliminées pour « nettoyer tout ça ».

201309_PankratiN.JPG


L'exercice n'est pas facile pour moi : je ne suis pas journaliste, je suis ici pour écouter et retranscrire la voix de ces personnes dont j'ai été proche durant plusieurs années, et qui ont continué leur vie ici tandis que je changeais la mienne en France. N. me parle, et j'aimerais pouvoir boire ses paroles telles quelles, sans ce stylo et ce cahier qui me gênent, sans filtre. Je n'ai pas de micro, et lorsque la conversation est lancée, je ne regrette pas. Il est des mots que je n'ai pas envie de revivre.
Les siens expriment colère, envie de comprendre et besoin de changement. À partir du constat suivant : « en Grèce, tous les médias appartiennent à quelques grandes familles liées pour certaines au pétrole », il en conclut qu'il doit chercher ses réponses, ses solutions, ailleurs, dans  les voix des partis que l'on n'entend pas.  
« Nous vivons dans une jungle. Et dans la jungle, d'une façon ou d'une autre, il faut bien survivre. Il ne faut pas accuser ceux qui luttent pour leur survie, mais bien ceux qui ont fait que la jungle existe. »
Là où il y a dix ans, il prônait besoin de solidarité, ne subsiste à présent que le ressentiment, qui l'entraîne vers des extrêmes fort sombres.

Il me demande si je vais le prendre en photo, faire figurer son nom. Je lui propose de prendre en photo plutôt les objets qui sont devant lui, à cet instant. Il semble rassuré. Il n'est pas très à l'aise non plus avec son propre discours, sa quête de sens. Son frappuccino, ses cigarettes roulées, ses clés de voiture. L'addition qu'il règle pour tous les deux.

Il m'a gentiment accompagnée pour mon rendez-vous suivant dans le quartier (anarchiste et étudiant) d'Exarchia. Lorsque je me suis retrouvée seule, mes mains tremblaient.

 

Si une telle personne, ouverte, curieuse et de famille posée et réfléchie, peut entendre les sirènes de l'Aube dorée et utilise sa logique et ses connaissances pour la décrire comme un parti « convenable », quel espoir reste-t-il ?

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