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Sandrine Scardigli, la face non cachée

Métiers du livre : édition, librairie, écriture

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Charlie Inferno

Nouvelle année, meilleurs vœux, tout ça :). Pas de bilan d'écriture/lecture ou autre activité liée au livre ici aujourd'hui, mais un hommage : celui aux victimes des attentats de janvier 2015.

Dans les semaines qui ont suivi, un collectif d'auteurs s'est créé : le collectif hétéroclite des auteurs de l'imaginaire. Chaque membre a rédigé un texte à sa façon pour exorciser la douleur et rendre hommage aux victimes, puis les textes ont été envoyés à la rédaction de Charlie Hebdo. Je ne sais pas si parmi les milliers de témoignages de soutien, ceux-ci ont pu être lus. Mais aujourd'hui, et peut-être parce que je viens de lire l'émouvant Indélébiles de Luz (éditions Futuropolis), j'avais envie de partager le mien ici.

Le texte démarre sur les bords de l'Achéron, au moment où douze âmes doivent être réceptionnées...

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Sur les bords de l’Achéron, la non-vie s’écoulait tranquillement depuis au moins deux mille ans – depuis que le christianisme puis l’islam s’étaient créé leurs propres niveaux de stockage de défunts. La routine s’était installée, et on sait tous que la routine, dans la vie, c’est la mort – mais à bien y réfléchir, les habitants des Enfers avaient déjà résolu ce problème non existentiel.

Socrate, incorrigible trublion, continuait à s’amuser aux dépens de ses camarades de jeu en se lançant dans des joutes oratoires passionnées, notamment avec son pote Lucien. Il avait de quoi être heureux : depuis qu’Alcibiade l’avait rejoint, le grand philosophe pouvait enfin forniquer avec son bien-aimé sans qu’on vienne le gonfler pour des histoires de détournement de mineur ; d’autant qu’entre-temps, Alcibiade avait largement dépassé la trentaine. D’autres couples avaient préféré ne pas continuer leur idylle terrestre, comme Simone de Beauvoir qui s’était réfugiée dans les bras d’Olympe de Gouges pour échapper à son envahissant compagnon. Pour déconner et mettre un peu d’animation là-dedans, Pierre Desproges, le professeur Choron et Coluche avaient élu l’abbé Pierre délégué, et s’assuraient de le pistonner sur les conditions d’accueil des nouveaux arrivants – ce qui ne manquait pas de déclencher la légendaire colère de notre abbé, soutenu dans son indignation par Stéphane Hessel.

Mais pour les morts normaux, l’éternité, c’est long… Vous comprenez bien que certains des « pensionnaires » s’y faisaient grandement/héroïquement/royalement/divinement [rayez la mention inutile en fonction de leur rang] chier. Aussi, ce jour-là, lorsqu’ils virent arriver douze des membres de Charlie Hebdo, certains se dirent que c’était trop beau pour être vrai.

Les plus vieux habitants du coin avaient eu la puce à l’oreille lorsque Charon, tout joyeux (ce qui en soit constituait un événement), était allé débusquer le professeur Choron dans un coin et lui avait dit :

« Allez hop ! Bizutage ! C’est toi qui ramènes les nouveaux aujourd’hui ! Tu me gonfles avec tes jeux de mots pourris sur nos deux noms depuis le début, eh bien, vas-y : montre-moi ce que tu sais faire avec des rames… et un groupe de douze ! ».

Coluche et Desproges s’étaient marrés en douce, mais étaient restés bien cachés, histoire de ne pas se rappeler au bon souvenir de l’acariâtre passeur qu’ils ne cessaient d’importuner à coups de sabotage de matériel.

Ce n’est rien de dire que les treize avaient fait un boucan du diable à réveiller les morts durant toute la traversée. Après cette joyeuse arrivée, Choron les débarqua et ils se quittèrent avec force grandes claques dans le dos et interjections salaces. Choron avait un bal à organiser en l’honneur de ses potes : ça faisait dix ans qu’il les attendait et il était tout joyeux.  Les nouveaux, eux, furent pris en charge par un stagiaire qui les entraîna dans le vestibule des Enfers afin de leur fournir des vêtements propres et pas troués. Et accessoirement vérifier qu’ils n’étaient pas susceptibles de disparaître d’un coup : depuis Lazare, Jésus et Elvis Presley, les mesures de sécurité avaient été renforcées.

Comme Hadès, depuis son promontoire où l’avait rejoint Charon, les regardait s’éloigner lentement en file indienne – ils étaient encore sonnés par le voyage et peut-être le décalage horaire – il grommela : « J’ai bien fait de ne pas y envoyer Charon, il les aurait noyés ! Je suis sûr que c’est un coup de l’autre barbu… C’est ça, c’est l’autre barbu. Il n’en a pas voulu par peur des tags sur ses nuages tout blancs, et il a préféré nous les envoyer ».

Il fut interrompu dans ses jérémiades par une intruse hurlante ébouriffée (dans l’ordre que vous voudrez).

« C’est quoi ce bazar ? Encore un débarquement de mâles ! Y’en a assez ! » hurla Bona Dea.

La farouche déesse luttait pour la représentation équitable des femmes, femelles, et autres non mâles, et on se demandait bien ce qu’elle faisait dans le royaume d’Hadès – certains la soupçonnaient d’avoir échoué un coup d’État et d’avoir été bannie par Jupiter, mais elle avait été blanchie lors du procès.

« Oh, baisse un peu le ton, tu veux », la rabroua Hadès. « Il y a une femme aussi, dans le tas – si je peux me permettre.

— Pfff ! "Dans le tas"… C’est malin, grogna Bona Dea. Je vais l’attendre à la sortie du vestibule, elle va avoir besoin d’une présence féminine.

— Mouais, je parierais pas trop là-dessus », murmura Charon qui avait surveillé la fine équipe suffisamment longtemps pendant leur traversée avec son presque homonyme pour avoir bien cerné les personnages.

La suite lui donna raison.

« Oh, tu vas me lâcher, la grognasse, là ! Tu crois que je t’ai attendue pour me débrouiller toute seule et lutter avec mon stylo ! » hurlait Elsa Cayat tandis que Bona Dea tentait de lui écrire au feutre sur la poitrine « Viva Bona Dea ».

Pendant cette première incartade, les onze autres (même les habituels retardataires) s’étaient massés à la sortie du vestiaire, se gondolant de la scène et commençant à parier sur les chances de leur championne. La pauvre déesse rabrouée, surprise, finit par reculer en balbutiant des excuses, sous les rires de Charon qui en serait mort (de rire) si ça lui avait été possible, et – pire que tout – sous le regard moqueur d’Isis.

En effet, la superbe Égyptienne, depuis qu’elle avait reconstitué le puzzle Osiris auquel manquait la pièce centrale, avait trouvé refuge ici avec certains de ses potes de panthéon, aussi loin que possible de ces tarés d’humains ; mais ceux-là, elle les trouvait bizarrement sympathiques. Il faut dire que tout en encourageant Elsa, certains d’entre eux avaient commencé à griffonner de petits dessins ressemblant étrangement, justement, à cette pièce centrale manquante, arrachant à Isis tout émoustillée des soupirs de regret.

« Oh, les gars, qu’est-ce que vous faites là ? Quand Ganymède m’a dit que j’étais de corvée de nouveaux, j’ai râlé : jamais j’aurais imaginé que ça pouvait être vous !

— Cavanna ! Salut, vieux ! Ça fait plaisir de te voir – si on peut dire…, grogna Charb en le serrant dans ses bras – tout en pensant à la nuit en amoureux qu’il allait rater.

— Ah ben, en fait, on peut le faire ici, ce comité de rédaction, y manque pas plus de monde que d’habitude…, remarqua Cabu avant de se lancer dans un de ses fous rires aigus.

Comme elle le vit qui trifouillait dans sa poche, Isis s’imagina des choses salaces et commença à prendre des poses ; Pan se ramena lui aussi tout content et s’apprêtait à se joindre à cet astiquage public quand une beauté éthérée apparut et l’en empêcha :

« Non, Pan, ce n’est pas ce que tu crois ; il est sous notre emprise en cet instant, pas sous la tienne. Il dessine…

— Oh, une Muse… », chuchota, émerveillé, Mustapha – qui en oublia sa frustration de ne pas pouvoir vérifier dans ses dictionnaires et encyclopédies s’il s’agissait bien d’une représentante des Muses et non d’une fée ou de tout autre créature féminine magique.

« Une chose est sûre : y’a plus de minettes ici qu’à Charlie ! » remarqua Wolinski en louchant vers Isis, qui les observait toujours (les joues en feu, pour ce qu’il pouvait en juger ; quant au reste, il tâterait – heu, tenterait de le découvrir plus tard).

« Faut que je vous emmène chez Dionysos ; quand il a su que vous arriviez, il a organisé un pot d’accueil ; ça fait un moment que je me demande pour qui c’est… », leur expliqua Cavanna avant de leur faire signe de le suivre.

« Un pot d’accueil ? Il y a une taverne ? Ah non, hein, me dites pas qu’ici aussi, c’est la loi du marché qui prévaut…, lança l’oncle Bernard.

— Z’allez voir : l’hydromel, c’est de la balle. Et en plus, comme on est déjà crevé, on vomit même plus. La classe absolue », continua Cavanna en répondant à l’économiste par un doigt d’honneur.

 

Ainsi, à leur arrivée l’éternité s’écoula tranquillement, entre binouze, parties de jambes en l’air (Isis bien sûr, mais aussi Aphrodite, quelques muses, et – avouons-le franchement – Zeus et Poséidon qui n’étaient pas en reste) et franches rigolades.

Jusqu’au moment où Socrate, arrivant sur la plage secrète du bord du Styx où il avait rencard avec Alcibiade, tomba nez à nez avec Charb. Nez à nez… plutôt nez à bite, puisque dans l’enthousiasme de retrouver son homme, le philosophe avait terminé son parcours à oilpé. Pas pudique pour deux oboles, il ne put s’empêcher de céder à ses premières amours : il s’assit à côté de Charb, prit son inspiration et se lança, prêt pour un de ses fameux dialogues.

« Dis-moi…

— Ah non, désolé. J’ai pas trop envie de causer… Ce n’est pas personnel, non, tu es même plutôt sympa, comme type. Paraît que tu as été condamné à mort parce que tu causais trop et que tu agaçais tes contemporains. Tu penses bien que ça ne peut que me plaire ! Mais là, vraiment, j’en ai gros sur la patate. »

Socrate était prêt à répondre et à convaincre Charb de… en fait, on s’en fout : comme d’hab Socrate allait prouver qu’il avait raison. Mais il n’en eut pas l’occasion puisqu’une autre voix retentit :

« Vous voulez qu’on en parle ? »

Socrate et Charb se retournèrent, surpris, pour découvrir « Prof » – Sigmund Freud.

« Non, ça va, je ne pense pas avoir les moyens, répondit Charb.

— Pas de panique, la première séance est gratuite. Les autres aussi d’ailleurs, vu que…

— … on n’est pas dans un système capitaliste ayant érigé l’argent en but ultime ! compléta l’oncle Bernard, caché dans un fourré (et non l’inverse).

— Putain, mais on peut pas être tranquille ici ! hurla Charb.

— Oh si, mais pas tout de suite, rétorqua de sa voix calme Cabu.

— T’as oublié, capitaine ? Y’a comité de rédaction ! » l’informa Tignous.

La plage fut alors envahie par le reste des douze qui sortaient de leurs cachettes pour s’asseoir en rond tout autour de leur rédac’ chef. Socrate comprit bien vite que c’était râpé pour son plan cul, et qu’il leur faudrait se dégotter – ou se créer – un autre endroit tranquille. En attendant Alcibiade pour en discuter ou pour autre chose, il s’allongea à l’écart du cercle, suffisamment près toutefois pour entendre la conversation. Il les aimait bien. Il put constater que le public se faisait nombreux : les nouveaux s’étaient attiré bien des sympathies. On s’emmerdait moins, depuis qu’ils étaient là ! Ils avaient même commencé à refaire la déco, au grand dam d’Hadès.

« Bon, commença Charb, les gars – aouch ! (il se frotta la tête là où Elsa et Bona Dea lui avaient envoyé une calotte) – vous avez une idée de ce qui se passe en bas… heu, en haut… heu… Bref, chez les vivants ? Franck ?

— Oui, chef. »

Il s’était toujours comporté comme un soldat face à son supérieur hiérarchique, ce qui avait le don d’agacer Charb, mais certains soupçonnaient Franck d’être un tantinet taquin et d’en rajouter exprès. Restant au garde-à-vous, l’ancien responsable de la sécurité du journal énonça les faits avec un sang-froid qui dénotait son professionnalisme, malgré les plaisanteries et les dessins grivois qui s’échangeaient déjà entre les « Charlie » et leur public :

« J’ai un rapport des activités de l’autre monde en collaboration avec les services d’Hermès. Depuis qu’on est ici, les trois terroristes qui nous ont attaqués ont été neutralisés, et…

— Y’a eu des dégâts pendant la neutralisation ?

— Cinq autres morts, chef. C’est un troisième tireur, il a abattu une policière le lendemain, et quatre civils dans un hypermarché casher le vendredi qui a suivi.

— Oh putain ! Il était colère de n’avoir pas pu jouer sur nous, celui-là, ou quoi ? remarqua Honoré.

— C’est effectivement un comportement caractéristique de…, commença Elsa, avant que Wolinski, accompagné d’Isis, l’arrête d’un :

— Ta gueule, la psy ! Enchaîne, le gradé.

— … et donc les trois terroristes ont été neutralisés et…

— Y vont pas arriver ici, hein ? Ça s’est pas trop bien passé à notre premier rendez-vous, remarqua Honoré.

— Nan, ça veille au grain ici. Les fanatiques de tous poils sont envoyés dans la section « écologie », où ils travaillent à lutter contre le réchauffement de la planète en évacuant le CO2 vers le magma terrestre, leur expliqua Michel. On leur fait manier des pompes, ça leur occupe les bras, à défaut de pouvoir utiliser du cerveau. J’aurais adoré proposer ça quand je bossais à la mairie de Clermont…

— … les trois terroristes ont été neutralisés, et le pays entier a organisé des rassemblements pour nous, continua Franck imperturbable. Il y a eu des rassemblements en France, mais aussi en Europe, en Afrique du Nord, en Amérique. Sur les réseaux sociaux, tous suivent #jesuisCharlie.

— Me dis pas que tout Internet cause de nous ? Y’a pas eu d’autre événement ou quoi ? s’interrogea Frédéric, habitué à rester dans l’ombre de son matériel d’entretien, et tout joyeux de ne plus être de corvée (il avait fait un tour dans le Tartare et avait frissonné d’horreur en imaginant quel supplice à base de balai Hadès aurait pu lui concocter).

— Si, des milliers de personnes tuées par Boko Haram au Nigéria, et notamment un attentat à la bombe, ceinturée sur une fillette.

— Ce n’est pas seulement à nous qu’ils rendent hommage, mais c’est la liberté d’expression qu’ils soutiennent, c’est…, tenta Elsa.

— Oh putain ! »

Wolinski éclata de rire, tout en continuant à peloter Isis qui gloussait, les joues toutes roses. Il réussit à expliquer son hilarité :

« Ça serait le comble s’ils nous rendaient des hommages nationaux !

— C’est prévu.

— Comment ça ? s’étouffa Charb.

— Chez les vivants, aujourd’hui c’est dimanche. Et des tas de rassemblements sont organisés un peu partout. Cérémonies, hommages… chefs d’État étrangers…

— J’imagine que les pays défenseurs des Droits de l’Homme seront là ? Genre la Turquie, la Russie…, rigola Mustapha.

— Exact. Et la Hongrie aussi.

— Et où se déroulera le clou du spectacle ? s’enquit Ahmed, qui avait choisi de ne plus jouer au policier, mais bien de profiter de cette éternelle permission.

— Aux Invalides. »

Cabu blêmit (si, si, c’était toujours possible). Aux Invalides ! Lui qui avait croqué – non, bouffé ! – du militaire toute sa vie parce que la guerre d’Algérie l’avait écœuré, la grande Muette venait l’emmerder même maintenant qu’il était crevé !

Il est colère, Cabu.

Et quand il est colère, il dessine.

Sans trop réfléchir à ce qu’il était en train de faire, il se retrouva un crayon à la main, une feuille de papier devant lui. Pendant que les autres continuaient à interroger Franck sur les nouvelles des vivants, à chahuter et à se bidonner (« Ils chantent La Marseillaise pour nous, ces cons ! »), le voici qui esquissait les Invalides, ébauchait les premières silhouettes. On devinait ici la foule, là un Poutine grimaçant, ailleurs toute la classe politique française réunie dans un poulailler. Et devant, le président s’apprêtant à prendre le micro.

Parce qu’il était vraiment très, très colère, Cabu dessina une énorme chiure d’oiseau qui dégoulinait du crâne rond de François Hollande, qui souillait ses lunettes et colorait son costume étriqué trop serré sur un ventre rebondi.

La nouvelle leur fut bien sûr rapportée sur-le-champ par Hermès en personne, hilare, talonné par Aristophane, qui pleurait lui aussi de rire.

« Hey, les nouveaux ! Je sais pas comment vous avez fait ça, mais… Votre stratège, là, il s’est pris une de ces crottes de pigeon juste au début de la cérémonie ! C’est quelque chose !

— Hihi, se bidonnait Aristophane, avec un peu d’expérience, on leur fait faire ce qu’on veut, aux oiseaux… »

Charb vint lui en taper cinq et leva le pouce vers Cabu. Puis il se tourna vers son équipe, radieux :

« Allez, les gars, on se sort les doigts et on se met au boulot ! Vous croyez qu’il va se faire comment, ce premier numéro de Charlie Inferno ? »

 

In memoriam

Attentat à Charlie Hebdo
Frédéric Boisseau
Franck Brinsolaro
Cabu
Elsa Cayat
Charb
Honoré
Bernard Maris
Ahmed Merabet
Mustapha Ourrad
Michel Renaud
Tignous
Wolinski

Fusillade à Montrouge
Clarissa Jean-Philippe

Prise d'otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes
Philippe Braham
Yohan Cohen
Yoav Hattab
François-Michel Saada

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